La sorcellerie en Islande : les maléfices décryptés
L'Islande est auréolée de magie. Omniprésente, cette magie se manifeste dans la beauté ou les ténèbres d'un paysage, par les
croyances ancrées de ces habitants depuis la colonisation de l'île (que ce soit dans le mythe des elfes peuplant leur contrée ou dans leur mythologie dont les dieux, déesses et autres créatures merveilleuses sont dotés de pouvoirs surnaturels), ou par leur littérature empruntant aux
mystères engendrés par l'île.
De la magie à la sorcellerie, bien que très différents, il n'y a qu'un pas. Des inscriptions runiques, la récitation d'un sort ou pire d'un maléfice, l'interprétation des rêves et prophéties, et les pratiques rituelles sont autant d'éléments qui mènent à la
pratique de la sorcellerie. Pratique de l'occulte qui sera, avec l'influence de l'Inquisition catholique, sévèrement réprimandée en Islande au XVIIe siècle.
Devenir invisible, provoquer des tempêtes, des maladies ou la mort, trouver la fortune, démasquer les voleurs.
Il existe une magie pour presque tout. Et si quelque chose ne va pas dans votre vie, c'est forcément que vous avez été envouté.
Chasse aux sorciers en Islande
Au début du XVIIe siècle, l'Islande a terminé sa conversion au christianisme. Sous l'impulsion danoise, l'île est désormais luthérienne.
Une religion aux dogmes sévères : l'Homme est par nature mauvais, il doit passer sa vie à expier ses pêchés. Mais les temps sont durs pour le peuple : extrême pauvreté, famine, catastrophes naturelles. Les Islandais sont au cœur de la
longue nuit.
Pratique de la sorcellerie en Islande
Procès
pour
sorcellerie
Une sorcellerie géolocalisée
Les fjords de l'ouest, en particulier la
région du Strandir, rassemblent la majorité des faits de sorcellerie. Un simple coup d'œil à une carte les recensant suffit pour s'en assurer. Il est difficile de trouver une explication à cette singularité, même si quelques indices le permettent. Le Strandir est une région isolée géographiquement parlant. Pour les historiens, cet isolement aurait permis aux
pratiques païennes de subsister plus longtemps que dans les autres parties du pays.
Fait notable : une seule et même famille, descendante du grand
Egill Skallagrímsson, est sur-représentée dans les procès pour sorcellerie de la région, que ce soit en tant qu'accusateur, juré ou accusé. Cette famille importa notamment dans les fjords de l'ouest la
traduction du Malleus Maleficarum. Beaucoup de membres partirent également étudier à l'étranger, notamment au Danemark et en Allemagne où ils étaient au contact des chasses aux sorcières. Leur influence a donc pu jouer un rôle majeur dans cette région.
Malleus Maleficarum : la bible de la chasse aux sorcières
Le Malleus Maleficarum est publié pour la première fois vers 1486-1487 à Strasbourg. Rédigé par deux dominicains, inquisiteurs, l'ouvrage justifie d'abord
l'existence de la sorcellerie. Les auteurs insistent sur la faiblesse des femmes qui, en se laissant soumettre au diable, sont à l'origine de tous les maux de la terre. La suite du texte explique de quelle manière
ces femmes usent de charmes maléfiques pour nuire à la société. Heureusement, les deux inquisiteurs ont des solutions pour contrer les maléfices de ces sorcières et prémunir le peuple de leurs exactions. Ils poussent leurs réflexions jusqu'à détailler la manière de capturer ces créatures démoniaques et surtout comment les mener au procès dont l'issue reste l'éradication du fléau des sorcières.
L'Ægishjalmur, symbole magique islandais
Les maléfices de la sorcellerie en Islande
Des grimoires, ainsi que des témoignages consignés lors de procès, nous ont laissé des informations inestimables sur la
pratique de la magie en Islande. Une magie utilisée soit pour nuire à ses ennemis, soit pour améliorer sa vie de tous les jours, établie sur la base des rites du nídh (pratiques diffamatoires), du sejdhr (rites de présages) et du blót (sacrifices). Voici un petit assortiment de quelques maléfices indispensables.
Provoquer une tempête
La résurrection des morts
Les tilberis : donner la vie
Surprendre un voleur
Il ne faut pas
perdre de vue que l'Islande du XVIIème siècle
était excessivement pauvre. D'où la nécessité de se prémunir contre le vol ou de pouvoir découvrir qui vous a volé. Le moyen le plus efficace était celui du
marteau de Þórr (Thor).
La recette du maléfice : un marteau doit être fabriqué à partir du cuivre d'une cloche d'église.
Trempez le marteau dans du sang humain pendant la messe, puis fabriquez un manche de cuivre au marteau. Lorsque vous plantez le manche dans le marteau, récitez l'incantation "Perçons l'œil du puissant Þórr". Le voleur ressentira alors une violente douleur à l'œil. S'il ne rend pas les objets volés, il perdra son œil.
Séduire une jeune fille
Les livres de protection
Provoquer la maladie
Nombre de procès pour sorcellerie ont été lancés suite à une maladie inexpliquée. Il existait en effet plusieurs sorts pour rendre son ennemi malade. Les
grimoires islandais n'ont pas laissé beaucoup d'instructions sur ce maléfice. Toutefois, un livre permet daffaiblir qui vous voulez.
La recette du maléfice : demandez de
dessiner certains signes runiques sur un morceau de fromage ou de poisson. Donnez cette nourriture ensorcelée à la personne visée. Tout ce qu'il mangera ce jour là ne lui sera d'aucune utilité.
Les nécropants, ultime magie noire
Condamnés de sorcellerie en Islande
Jón l'érudit, une fuite désespérée
Jón était fermier dans le Strandir au début du XVIIe siècle. Fermier, poète et sculpteur également. Il devint célèbre après avoir réussi à
se débarrasser d'un fantôme quelque peu envahissant, en lui écrivant de longs poèmes passés désormais à la postérité. La vie de Jón bascula lorsqu'il accusa l'homme fort du Strandir, Ari, d'avoir tué des pêcheurs de baleines dont le bateau avait fait naufrage.
De peur de représailles après cette accusation, Jón s'enfuit et emménagea sur la péninsule du
Snæfellsnes. Après quelques années de calme retrouvé, Jón est à nouveau en danger : un prévôt l'accuse d'être
en relation avec le diable, après avoir trouvé un livre de médecine lui appartenant. Jón s'enfuit à nouveau et est finalement jugé par contumace par les Danois. Condamné à l'exil, il part s'installer au Danemark.
Le premier bûcher pour sorcellerie
Les malades du Trékyllisvík
En 1652, le Trékyllisvík, (la partie la plus au sud du Strandir) est
affecté par une étrange maladie. Pendant la messe, plusieurs femmes (jusqu'à seize) sont prises d'étranges malaises, allant parfois jusqu'aux convulsions. Après enquête, þorleifur Kortson, le bailli du Strandir, découvre un responsable : þórðdur Guðbrandsson.
Lors de son jugement, þórðdur reconnaît
avoir vu le diable sous la forme d'un renard et l'avoir envoyé au Trékyllisvík. Il est condamné et brûlé. Deux autres hommes furent également exécutés dans cette affaire. Le premier a avoué pouvoir
s'assurer les services du diable, le deuxième a admis
s'être servi de caractères runiques. Trois morts, mais point de répit. Les malaises se poursuivirent tout le XVIIe siècle, sans explications.
Jón Jónsson, sénior et junior
Le périple de Sigurður Jónsson
Tout commença par une dispute. Des mots lâchés un peu trop imprudemment par Sigurður Jónsson de Skötufjörður. Ces mots, nous ne les connaissons pas, mais ils devaient être graves. Suffisamment en tout cas pour
pousser un Sigurður terrorisé à quitter l'Islande. Le jeune homme tente d'embarquer à bord d'un bateau, direction l'Angleterre. Le lendemain de son départ, une jeune femme de Skötufjörður, tombe malade. Sigurður lui, arrive en Angleterre, mais n'a pas l'autorisation de débarquer. Retour à l'envoyeur.
En Islande, l'attend le mari de la malade. Ce dernier l'intercepte et le livre. Et là, Sigurður avoue.
Il se serait battu contre un démon. Pour le vaincre, il aurait tenté d'utiliser une plante, la terreur du diable, sans succès. Puis une autre. Il aurait également
déclamé des incantations magiques. Sans preuves, uniquement sur la base de ces aveux, l'assemblée de
þingvellir condamne Sigurður au bûcher en 1671. Il est le dixième islandais à mourir brulé.
Les bûchers d'Helga
Le miraculé de la chasse aux sorciers
En 1690, Klemus Bjarnasson est accusé de vol de bois flotté. Imprudent, il lança des menaces contre ses deux accusatrices. Juste après sa condamnation, les deux femmes tombèrent malades et
Klemus fut accusé de magie. Alors qu'il était conduit à þingvellir pour son procès, Klemus prononça, en présence de témoins,
une formule magique pour protéger le bétail. Cette phrase signa sa condamnation à mort. Mais la chance tourna. Le Roi décida juste avant son exécution que tous les crimes capitaux devaient être jugés à Copenhague.
Sa peine est commuée en prison à vie. Il mourut derrière les barreaux au Danemark un an plus tard.
Une tempête bien peu naturelle
Le surnaturel dans la littérature islandaise
Quasiment toutes les
sagas islandaises, et les sagas miniatures, mettent en scène un
revenant. S'il revient dans le monde des vivants, c'est parce qu'il n'a pas achevé sa vie sur terre. Soit c'est un mal-mort, soit il est mort de manière illégale, soit il n'a pas eu le temps de régler des contentieux avec un rival, soit il n'est tout simplement pas content d'être mort. Toujours est-il qu'il revient. Le meilleur exemple en est la Saga de Grettir le Fort.
Ces revenants sont présents dans un conte populaire sur deux.
Les histoires de revenants sont également très proches des histoires de sorciers. La
mythologie nordique est emplie de magie, cela déteint sur
les contes.
Le plus connu de ces revenants est le draugr.
Le draugr est un fantôme de la mythologie nordique, au sens premier de la traduction norroise. Pourtant, contrairement aux fantômes de notre patrimoine culturel, les draugar possèdent un corps physique et peuvent accomplir des tâches qu'un être vivant peut réaliser. Le plus souvent,
ils vivent dans leur tombe, protégeant un trésor, que les vivants leur envient.
Dans
les Eddas,
le poème Völuspá est conté par une voyante, certains diront une sorcière. Völuspá signifie la prédiction de la voyante. Les prophéties font partie intégrante de la culture islandaise et s'intègrent dans les récits, quels qu'ils soient.
Cette voyante se nomme la völva. Ce nom a servi de base aux islandais pour créer le mot "ordinateur". Ils l'ont mêlé au mot "tal" qui signifie "compter. Autrement, pour un Islandais, un ordinateur, tölva, est
une sorcière qui compte...
Aujourd'hui encore, que nous lisions un polar islandais ou de la littérature,
la magie, le surnaturel et la sorcellerie sont omniprésents. Ils surgissent quand on s'y entend le moins ou passent sans qu'on ne s'en rende compte tant l'écriture des auteurs islandais est empreinte de cette pratique ancestrale.
Sorcellerie islandaise en BD : interview de Marc Védrines
Propos recueillis à Versailles en octobre 2009
L'Islande. Le XVIIe siècle. Le froid. La faim. La magie. "Islandia" bande dessinée éditée par Glénat. Pour son auteur, une
aventure de "sorcellerie historico-fantastique". Marc Védrines, révélé au grand public par la série "Phenomenum", nous plonge dans une Islande méconnue. Presque taboue. Cette Islande de la
période noire, entre extrême pauvreté, dictat danois et catastrophes naturelles.
Une Islande naturellement teintée de rites païens, pourtant interdits après la Réforme. Une Islande qui prend vie, sous la plume et le pinceau de Marc Védrines.
Comment êtes-vous venus à la BD ?
C'est quelque chose qui me reste de l'enfance. Tous les enfants dessinent, et un jour, sans savoir pourquoi, la plupart s'arrête. Les dessinateurs de BD, eux, ne s'arrêtent pas. Et puis, j'ai cette volonté, outre le dessin, de raconter des histoires. À vrai dire,
je suis plus un conteur qu'autre chose. Le dessin, c'est le medium, mais mon métier, c'est avant tout d'être conteur d'histoire.
Le conseil lecture de Toute l'Islande
Bibliographie sorcellerie en Islande