La poésie scaldique



Les scaldes ont inventé et transmis la poésie la plus complexe des temps médiévaux. Véritable prouesse lexicale et rythmique, la poésie scaldique est autant historiographique qu'artistique. Les grands poètes scaldiques étaient, et sont toujours, renommés en Islande. Aujourd'hui, peu d'Islandais sont capables de comprendre la structure de ces poèmes. Et encore moins sont capables de composer un poème du même ordre.

Origines

La poésie scaldique est typiquement scandinave. Née sur les rives de la Baltique au VIIème siècle, puis exercée par les Norvégiens, elle devient dès le Xème siècle exclusivement islandaise. L'origine du nom est incertaine, elle pourrait suggérer l'idée de hurler.

Le scalde est un poète, membre de la garde rapprochée des Jarls ou des rois germaniques. Il joue le rôle d'historiographe chantant les prouesses du roi et célébrant les grands événements de son règne. Parfois, rarement, le scalde prend la liberté d'exprimer ses sentiments.

À l'origine, la poésie scaldique n'était qu'orale. Elle n'a commencé à être consignée par écrit qu'au XIIème siècle, en Islande.

La structure des poèmes scaldiques

Le contenu n'est pas le point central de la poésie scaldique. L'important, c'est sa structure, sa facture. La manière dont l'auteur conte le sujet. Il doit maîtriser la métrique. Il existe différents mètres dans la poésie scaldique : les allitérations, les accents, le nombre de syllabe, l'ordre des mots, etc. Dans son Edda, Snorri Sturluson dénombre plus de cent manières différentes de composer un mètre.

Le vocabulaire utilisé a également son importance. Le procédé est simple : le scalde n'a pas le droit de nommer les choses ou personnes par leur nom. Il doit utiliser des synonymes. Par exemple, pour "bouclier", le scalde peut utiliser le terme "targe" ou "tilleul" (le bois des boucliers). Il peut également utiliser des périphrases (kenning), par exemple "l'arbre de la bataille" pour "guerrier". Par ce procédé, le scalde réussit souvent à exprimer plusieurs idées à la fois. Le kenning nécessite une grande culture générale, notamment mythologique. C'est dans le but de transmettre cette culture que Snorri compose son Edda.

La syntaxe, elle, est totalement libre. L'ordre des mots dans la phrase n'a pas vraiment de sens. Cela ne gênait apparemment pas les Islandais qui pouvaient écouter ces poèmes sans difficulté. Certains savants estiment que chaque poème était déclamé selon un ton particulier qui correspondait à sa syntaxe. De cette manière, l'auditeur savait à quoi s'attendre et pouvait comprendre sans problème un texte qui, à l'écrit, se révèle très ardu.

Les grands scaldes

Contrairement aux auteurs des sagas le plus souvent anonymes, les scaldes sont connus. Le plus célèbre d'entre eux, le premier connu, est norvégien. Braggi Boddason, qui vécut au IXème siècle. Ce poète pourrait être à l'origine du Dieu de la poésie Bragi, un Dieu très tardivement attesté. Pour Régis Boyer, Bragi pourrait même être Óðin lui-même. En Islande, le plus célèbre de tous les scaldes est Egill, fils de Grímr le Chauve, héros d'une saga éponyme écrite par Snorri Sturluson. Il composa un poème après la mort de ses deux fils. Il y déplore leur perte, tout en réalisant qu'avec ce texte, il leur assure une célébrité qu'ils n'auraient peut-être pas pu avoir s'ils étaient en vie.

La poésie scaldique est, de par sa complexité, bien difficile à appréhender pour un non-Islandais. Toute traduction perd le sens premier du poème. Les Islandais ont composé des poèmes scaldiques jusqu'au XIVème siècle, y intégrant même la christianisation. Aujourd'hui, ces poèmes sont la preuve, une de plus, du "miracle islandais", cette extraordinaire embellie intellectuelle qui habita l'île avant la mise sous tutelle.



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La poésie islandaise



En Islande, la poésie ne s'arrête pas aux scaldes. Elle est même un vivier de poètes, inspirés par une nature flamboyante et une atmosphère énigmatique.

Les thèmes

Les thèmes abordés dans la poésie islandaise sont évidemment très marqués par l'atypisme du pays. Outre les thèmes "classiques" de la poésie telle que l'amour et la mort, une grande place est faite à la nature. Nature omniprésente en Islande : le vent, la pluie, les volcans, les montagnes, la mer, etc.


C'est un malentendu
la mer n'a pas été
là depuis l'origine

Elle n'est que
les larmes salées

Extrait d'un poème de Gyrðir Eliasson


Les poètes sont les penseurs de notre temps. Ceux qui nous disent joliment que rien ne va. Savoir lire et ressentir la poésie. Comprendre le monde. Ces notions sont au sein de la poésie islandaise, empreinte de pessimisme, de spleen et de mélancolie.


Dans les Jóncs d'un étang
une jeune fée, triste, reste assise
avec sur son genou
un rayon de lune, tel un enfant mort.

Extrait d'un poème de Hannes Pétursson


Poètes du XVIIème siècle

Hallgrímur Pétursson

Article en cours.


Poètes des XIX et XXèmes siècles

Einar Benediktsson

L'un des plus grands poètes islandais de la fin du millénaire, si ce n'est le plus grand. Einar Benediktsson a vécu dans l'Islande du XIXème siècle et a donné un nouvel élan à son pays en quête d'indépendance nationale. Poète, journaliste, juriste, Benediktsson fonda le premier quotidien d'Islande, Dagskrá. Il fut également l'un des fondateurs de la première université islandaise et contribua grandement à l'implantation du télégraphe dans son pays.


Einar Benediktsson est considéré comme un néo-romantique. L'élément aquatique est omniprésent dans ces poèmes. Malheureusement, sa renommée peine à dépasser les frontières de son pays. Ses œuvres sont très peu traduites ou publiées à l'étranger.

Il fut le premier Islandais à être enterré dans l'enceinte de Þingvellir, juste à côté de l'église. Sa tombe y jouxte celle de Jónas Hallgrímsson.



Du septième ciel aux confins de la mer
montent les soleils dansants devant les tentures ouvertes, et les ondes de la mer de lumière, aux plis virevoltants, déferlent et bouillonnent contre le rivage de l'ombre.
C'est comme si une main cachée
s'amusait à faire un cercle avec des sceptres et des anneaux étincelants.
Maintenant, tout ce qui est mort fixe les pays de la vie depuis les routes barrées, depuis les tumulus sombres, et les rochers couverts de frimas dévisagent la mer silencieuse et de leurs yeux cristallins lèvent le regard jusqu'au ciel.


Traduction Patrick Guelpa


Jónas Hallgrímsson

Ce poète du XIXème siècle nous ouvre les portes sur une Islande défaitiste, sous le coup de la domination danoise. Une Islande contre qui le sort se déchaîne, une sorte de victime prise au piège et impuissante.

Dalabóndinn í óþurrknum

Hví svo þrúðgu þú
þokuhlassi
súldanorn
um sveitir ekur?
Þér man eg offra
til árbóta
kú og konu
og kristindómi.


Le fermier dans le mauvais temps

Pourquoi mènes-tu
ton chargement de brouillard
sorcière du crachin
sur les champs?
Je pourrais te sacrifier
pour avoir un remède
ma vache et ma femme
et ma foi chrétienne.


Traduction Romain Mathieux


Les contemporains

Le patrimoine poétique riche demeure extrêmement vivace aujourd'hui dans le cœur des Islandais. Un dicton populaire dit d'ailleurs : "Derrière chaque Islandais se cache un poète".


Pourquoi
coudre un nom
dans son cœur ?

Chaque piqûre
s'accompagne
du sang chaud
d'espoirs refoulées

Chaque point
d'une douleur nouvelle


Ágústina Jónsdóttir


Ces poètes demeurent trop peu connus à l'extérieur du pays. En cause, l'isolement linguistique de l'île.

Bien sûr, un poème n'a pas la même intensité dans sa langue d'origine et dans sa traduction, aussi réussie soit-elle. La langue est un sérieux obstacle à l'exportation de la poésie islandaise. Peu de personnes peuvent la lire dans le texte.

En France, seul deux ouvrages présentent quelques poètes islandais de notre temps. Les autres parutions, pour la plupart épuisées, ne sont que des extraits dans des revues littéraires spécialisées.


Regarde le glacier,
il se dandine dans le bleu
comme un ours blanc qui traverse le monde.

Einar Már Guðmundsson


Un ange dans la neige

Peut-être
s'envolera-t-il
avec ma peur
loin
dans l'univers des glaciers

Nina Björk Árnadóttir


Les poètes atomiques

Le XXème siècle ouvre la voie des poètes modernistes, parmi lesquels une branche se distingue : celle des poètes dits "atomiques". Ils doivent leur surnom à la cassure qu'ils ont imposé dans la poésie islandaise.

Faisant fi des règles poétiques formelles, les poètes atomiques, tels que Stein Steinnar, Einar Bragi ou Jón Óskar ont révolutionné la vision islandaise d'une poésie traditionnellement chargée historiquement. Le mouvement s'est voulu libérateur de la pensée et des idéaux traditionnels, créant une ouverture aux influences modernes de la poésie.


Si j'avais un voilier bleu

alors
dès aujourd'hui

je partirais

Pour pouvoir
au plus vite

revenir
ici

Isaak Harðarson


Le plus connu d'entre eux est Sigurður Pálsson. Son oeuvre s'applique à exorciser le monde, voire à le nier, dans un style harmonieux et magique.


Les bateaux flottaient et l'horizon immuable
Flotter
Être porté
Dériver
Seulement flotter
Dans l'éternité du cercle
Ne pas sombrer




Sources



Il pleut des étoiles dans notre lit, cinq grand poètes du Grand Nord, Poésie Gallimard, 2011.

25 Poètes Islandais d'Aujourd'hui, Thór Stefánsson, Le Temps des Cerises, 2004.

Force de la poésie et autres poèmes, Sigurður Pálsson, Harmattan, 2013.

Histoire des littératures scandinaves, Régis Boyer, Fayard, 1996.

Icelandic Folk and Fairy Tales, Iceland Review, 2005.

Einar Benediktsson, un homme de désir, Patrick Guelpa, l'Harmattan, 2003.

Les elfes des falaises, Patrick Guelpa, l'Harmattan, 2003.

Toutes les sources du site Toute l'Islande ici.


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