La crise économique en Islande
vue par les Islandais


La question était anodine. Innocente. Pourquoi les Islandais sont-ils si bons au handball ? Une si petite nation médaillée d’argent aux derniers jeux, n’est-ce pas exceptionnel ? La réponse de Árni Þórarinsson a fusé : "Je suis très fier de mes joueurs de handball et de leur réussite. Mais je préférerais avoir de meilleurs politiciens et économistes".

Tout est dit. À Caen, lors du festival les Boréales, la crise a été omniprésente. Quel que soit le thème, quel que soit l’interlocuteur.

Petit état de la crise économique islandaise, vue par les islandais.




Un homme aura marqué les esprits, de par son absence. Einar Már Guðmundsson était invité aux Boréales. Il n’est pas venu. Il a décidé d’être acteur de cette crise. Dans une société islandaise si peu habituée aux manifestations populaires, il s’est fait porte-parole du peuple.

L’écrivain Guðrun Eva Minervudóttir nous parle de son combat : "Tout le monde est conscient de la crise, et de l’effondrement total de l’activité financière et économique du pays. Cela s’est transformé en crise économique et morale, à cause d’un capitalisme débridé n’obéissant à aucune règle. Les gens sont totalement abasourdis par rapport à cela. Einar Már s’est donc constitué comme porte-parole de la population, sans aucune appartenance à un parti politique. Il s’exprime à travers de longs articles dans les journaux, et il prend la parole chaque semaine dans des réunions au cœur de la ville où le publie afflue en masse. Il exhorte les gens à réfléchir et à riposter, car la population est presque paralysée."



L’ancienne présidente de la République (1980-1994) Vigdís Finnbogadóttir est, elle, très critique sur le gouvernement islandais. Elle le rend indirectement responsable de la crise : "Nous pouvons reprocher à nos gouvernants d’avoir créé une situation ingouvernable, tiraillée par une contradiction politique entre la conservation de la couronne et la mondialisation de nos capitaux. Nous sommes allés trop vite, trop fort. Les gens ordinaires ne se méfiaient pas, car ils vivaient très bien ces dernières années."

"Mais cela me surprend beaucoup que nous ne nous soyons pas méfiés. Depuis au moins deux ans, les nuages étaient visibles. Il est très dur pour un petit peuple de supporter cela. Cela n’aurait déjà pas été facile pour un pays plus grand. Mais nous restons calme, nous nous serrons les coudes. Chaque samedi, la population manifeste devant le parlement. Digne, mais avec colère."


Torfi Tulinius, professeur à l’université d’Islande, reste très optimiste : "Nous avons vécu dans une bulle pendant six ans, depuis la privatisation des banques. Nous avons perdu le sens de la réalité. Aujourd’hui, la bulle est percée. Mais une énergie créatrice critique s’est créée : des réunions, des manifestations, des messages sur internet."

"Björk a elle-même pris la tête d’un mouvement intellectuel qui cherche à donner des moyens plus créatifs et plus modernes à notre économie. C’est le signe que le peuple veut du changement dans l’élite et dans la politique. Cette crise va être salutaire je pense pour l’Islande. Je suis optimiste. On va s’en sortir par la créativité."


L’écrivain Steinnun Sigurðardóttir voit, elle, le côté plus sombre de cette crise qui touche directement la vie des Islandais : "Les gens ont tous perdu de l’argent. Certains ont tout perdu. Et désormais, il y a le chômage. L’Islande a changé à jamais. Désormais, quand on se quitte, on ne dit plus à bientôt, on dit bonne chance."


Bonne chance, d’autant plus qu’un nouveau péril menace l’Islande désormais pour Torfi Tulinius : l’exil. "Le grand défi pour l’Islande aujourd’hui, c’est de faire en sorte que la société soit assez dynamique pour que les jeunes aient la possibilité de revenir et de rester. Le danger, c’est qu’ils ne voient pas d’avenir pour eux en Islande."


"Et pendant la crise, les bibliothèques sont toujours ouvertes". L’humour bien touché de Vigdís Finnbogadóttir.


L’Islande et ses livres. La crise économique a un impact sur le marché littéraire en Islande. Les gens ont moins d’argent, donc ils achètent plus de livres. Une logique toute islandaise expliquée par Friðrik Rafnsson, président de l'association française de Reykjavik : "Le nombre de titre publié en 2008 est à peu près équivalent à 2007, qui était une année record pour l’Islande. Nous n’avions jamais sorti autant de livres que l’an passé. Le monde littéraire islandais est donc toujours vivant et dynamique."

"C’est culturel : à chaque fois que le pays vit une récession, une crise, les habitants reviennent aux valeurs sûres : le livre en premier lieu. Un livre, c’est l’essentiel, car cela reste. C’est quelque chose de tangible."


La crise s’invite jusque dans la danse. Au détour d’une phrase, presque innocente, conversation entre une danseuse islandaise et son chorégraphe anglais, l’islandaise raillant son collègue : "Je sais que les Anglais ont voté des lois anti-terroristes contre les Islandais".


Oui, la crise est partout.



Propos recueillis lors du Festival Les boréales à Caen (novembre 2008) dont l’Islande était l’invité d’honneur.



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